Providence en eau profonde – Frédérik Fournier

«Ton âme vogue ou disparition – 7 », Acrylique sur fibre de bois, ©Carole-Yvonne, 2015, en vente sur http://culturat.org/boutique/items/ton-ame-vogue-ou-disparition-7

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Le ciel d’Angliers menace de se déchirer. Le casse-croûte Chez Karo vend sa dernière poutine de la soirée. Le flot du barrage des Quinze est chargé d’agressivité. Je suis assis dans ma chaise de parterre, sur la proue de l’ancien remorqueur, l’empereur des Quinze, le T.E. Draper. C’est interdit d’être sur ce site historique le soir, mais j’ai toujours défié les règles. Je suis fait comme ça. Je me sens chez nous partout où je suis. J’aime ça savoir ce qui se passe dans le village. Un grand curieux, tsé. La lumière est restée allumée dans le hangar des draveurs. Les mannequins de cire vont travailler jusqu’aux petites heures. Je viens souvent me réfugier sur le bateau pour écouter les pleurs du barrage. À soir, c’est la crise de larmes. C’est comme le bruit d’une grosse télévision qui griche dans le village. On trouve plus la manette pour l’éteindre. Ça m’agresse autant que ça me détend.

C’était moé, Réal Lemire, qui était le gardien de sécurité de la grosse tv, dans le temps. J’en ai calmé, des chicanes entre le lac des Quinze et la rivière des Outaouais! Leur rage se transformait en gros bouillon blanc. On pouvait pu s’entendre parler, tellement ils se criaient après. Depuis la construction du barrage, la grande sœur est séparée de son petit frère. La chimie est tellement forte entre les deux que le gouvernement a décidé d’en faire de l’électricité. Depuis ce temps-là, une grande colère grandit dans leur bassin. Ce soir, la grande sœur est déchaînée. Je l’ai jamais autant entendu crier. Le ciel lui a préparé tout un party.

*

Le grondement du tonnerre fait vibrer mon embarcation. Les éclairs se pitchent dans la rivière des Outaouais. La grande sœur est boostée au 320 watts. Elle est prête à tout casser. L’averse vient de commencer. La pluie est chaude. Je me cache dans le cockpit du bateau pour me protéger. Les gouttes d’eau tombent comme des folles.  Le vent vient d’arriver au party. Il brasse la grande sœur pour la rendre encore plus malade. Avec l’eau qu’elle accumule, la rivière des Outaouais grandit à vue d’œil. La terre vient donner le coup de grâce. Une énorme fissure se crée sous le barrage. La grande sœur l’a vue. Elle boit une dernière gorgée de pluie et se lance comme une folle dans les bras de son petit frère. L’effet domino est enclenché. La grande sœur s’agrippe tellement fort à son frère qu’elle l’entraîne avec elle dans une immense inondation. L’eau monte à une vitesse folle. Leur fusion est passionnelle. Je suis projeté de force dans la chambre du capitaine. Son autoportrait accroché au-dessus du lit  me regarde droit dans les yeux. Georges Smith. Le premier homme à avoir conduit le remorqueur. Ça, c’est un gars qui avait pas peur des tempêtes. Ses grands yeux bruns me fixent encore. Je suis figé. J’attends son approbation pour prendre sa place. Le T.E. Draper a besoin d’un nouveau capitaine. Le bateau tangue de tous bords, tous côtés. Il est de retour sur les eaux. J’attrape le gouvernail et je me bats avec les vagues qui essaient de m’avaler. L’eau s’étend à des kilomètres devant moi. Angliers est devenu un lac.  Tous les bassins entourant le Témiscamingue se sont unis dans une immense orgie. La providence l’avait dit! Les retrouvailles entre le frère et la sœur auraient un impact majeur sur la région. Je me suis toujours demandé ce qui était pour arriver. Le gouvernement avait son discours pour nous rassurer. D’autres disaient que ce serait la fin du monde. Asteure, je le sais. Le Témiscamingue disparaîtrait sous les eaux profondes.

Je sors sur le quai du bateau et constate qu’Angliers est loin derrière. La forte pression de l’eau a propulsé mon embarcation vers une autre destination. Je navigue vers ce qui reste du village de St-Eugène. Les silos des fermiers sont mes seuls repères. Les champs de canola sont devenus des algues jaunes au fond du lac qui s’étend à perte de vue.  Le paysage est apocalyptique. Les vaches de la ferme Del-Rio sont mortes noyées. Les énormes masses noires et blanches flottent dans leur enclos. Elles ont pris l’eau. Y’en a une qui beugle son dernier souffle. Sa langue molle sort de sa gueule et ses yeux deviennent deux billes noires inertes. Ça sent la vache morte. Au loin, j’aperçois deux survivants sur un quai flottant. C’est le bonhomme Brousseau avec sa femme, enveloppés dans une toile de piscine pour se protéger de la pluie. Le bonhomme essaie, avec un deux par quatre, de faire avancer le quai vers le bateau. Sa femme, Diane, est en détresse et se fait aller les bras dans les airs pour attirer notre attention. Je fais embarquer les deux moussaillons. Je leur donne chacun une couverture qui traînait dans le bateau et on se sert dans nos bras. Le bonhomme Brousseau me raconte : « J’étais en train de serrer le bateau dans le garage, quand je t’ai tu pas vu ça s’en venir, toé. C’était comme un film. Je me suis dit : ça y’est, c’est la providence! Diane est sortie d’une traite de la maison pis on s’est cachés en d’sour de cette toile-là. Pis y nous reste pu rien que ça, asteure.» Le bonhomme arrête son histoire et regarde en direction de la maison qu’il a construite de ses mains. Plus rien. Sa femme le serre dans ses bras et essaie de calmer sa crise de larmes. On entend, au loin, un moteur de bateau qui vient dans notre direction. Ti-Nil Lafond et les autres survivants du village arrivent à bord d’un gros ponton. Ils pleurent leurs disparus. La petite fille de Josée Gamache met ses mains sur les yeux mouillés de sa mère. Avec la plus belle des naïvetés, la jeune dit : « Arrêtez de pleurer, sinon l’eau va monter. » J’ai pas pu m’empêcher de rire. La petite a fait disparaître tous les pleurs.

 

*

Le soleil se lève sur le lac miroir. Des cris de huards nous guident vers les décombres du cauchemar. Je suis assis derrière le gouvernail et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Si je me fie au paysage, on est rendus près de Lorainville. La fumée qui s’échappe au loin nous indique la présence de civilisation. J’entends des rires et des conversations qui sortent de nulle part. Je reconnais même le rire de mon bon chum Marcel Allard. Nous avons trouvé un mini village flottant. La roulotte de Marcel  vogue à l’aide de dix drums de cinq gallons. Roger Barrette a surélevé sa cabane à pêche sur trois gros pneus gonflables et la famille Pétrin a mis un abri tempo par-dessus sa chaloupe. Tout le monde est réuni. Les Côté de Guigues, les Champagne de Lorrainville, les Morin de Laverlochère et les Lachapelle de Ville-Marie. Ils nous accueillent les bras ouverts et on trinque au Captain Morgan. Mon bon chum Marcel sort sa caisse de whisky et distribue les bouteilles. Ça toujours été le bon vivant de la gang, pis il se cache pas pour prendre un coup. On s’échange des gorgées de whisky direct au goulot et on s’installe autour du poêle à bois que Roger Barette a sorti de sa cabane à pêche. On mange des tourtières pis des pains fourrés que la femme de Roger a réussi à sauver de l’inondation. C’est la première chose à laquelle elle a pensé. Faut au moins être capable de manger. Les petits Pétrin se patentent des cannes à pêche pour essayer d’attraper leurs jouets coulés au fond de l’eau. Sylvain Lachapelle dit avoir vu le monstre du lac Témiscamingue entre Lorrainville et Ville-Marie. C’est pas un menteur, lui. Toujours honnête, pis c’est pas le genre à te conter des histoires qui se peuvent pas. Mais là, on dirait qu’il pousse un peu fort. « Y’avait comme une grosse masse grise au-dessus de l’eau, fack on s’est approché voir c’était quoi. Ben calvaire, quand on a vu que c’était vivant cette affaire-là, on a compris tout de suite. C’est l’esturgeon du Lac Témiscamingue! »  Marcel y a jamais cru. Il dit que c’est des histoires de gars qui ont trop bu. C’est vrai que Sylvain commence à être un peu chaud. Roger Barrette met une bûche dans le poêle et le soleil tombe dans les abysses pour plonger la communauté flottante dans le noir.

*

A soir, on a cuisiné un méchant snack de poissons. Là, Roger joue de l’harmonica pour endormir les petits moussaillons. Il commence à être tard et tout le monde dort en ronflant à l’unisson. Il reste moé, Marcel pis le bonhomme Brousseau. On joue à Pige dans le lac avec un vieux jeu de cartes que j’ai trouvé dans la cuisine du bateau. On est pas capables de dormir. On a peur que l’eau monte encore. On essaie de voir ce qu’on va devenir. Marcel se lève pour aller lâcher une pisse dans le lac. Le whisky qui inonde son corps le fait chambranler. On l’entend tomber comme une roche dans l’eau. La panique nous pogne, moé pis le bonhomme Brousseau. On lance notre jeu de cartes sur la table et on saute dans nos bottes de pine. C’est pas vrai que le lac va nous prendre notre chum! Le bonhomme Brousseau pogne le filet à pêche, pis moé, j’ attrape une lampe de poche et je sors en éclairant les ondes de l’accident sur l’eau. Marcel avale de grosses gorgées et nous regarde avec la peur au fond des yeux. Notre chum est en train de se noyer! Je pointe la lampe et j’aperçois une immense masse grise à la surface de l’eau. A se dirige vers nous. La chose fait au moins vingt mètres de long. Je vous jure que c’est pas une histoire de pêcheur! Marcel voit la bête s’approcher de lui et il panique encore plus. Il s’épuise à force de gigoter comme un fou. Le bonhomme Brousseau essaie de l’attraper avec le filet à pêche, mais il est rendu trop loin du bateau. Tout à coup, la masse grise plonge sous l’eau et réapparaît… Avec Marcel sur son dos. Le rescapé est figé de peur sur le dos de la bête, qui avance vers nous. Marcel crache l’eau de trop dans sa gorge et touche les écailles de l’esturgeon. Le monstre est sa nouvelle embarcation. La bête s’arrête à côté de nous. On se prend chacun de notre bord, moé pis le bonhomme Brousseau, pis on attrape Marcel pour le ramener sur le bateau. Je lui enlève ses bas de laine et ses pantalons mouillés. Je l’enveloppe dans une couverture. On regarde le dos du monstre disparaître au loin dans l’eau noire. Marcel nous regarde, en bobettes, dégrisé de son aventure et nous dit : « Ben criss. Y’ existe. »  Le sceptique est maintenant convaincu. Il lui doit sa vie. On s’asseoit à côté du poêle à bois et on dit pas un mot. Tout le monde va croire que c’est une histoire de gars saouls. Mais vous autres, vous le savez que c’en est pas une. Sylvain Lachapelle avait ben raison. Je vous l’avait dit, que c’était pas un menteur. La providence a remonté le monstre à la surface de l’eau.

 

Ce texte s'est mérité la mention «coup de coeur» du jury

Ce texte s’est mérité la mention «coup de coeur» du jury

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