Les deux corneilles – Christiane Raymond

« Rivière-Héva », ©Stéphane Fortin, 2013, sur https://www.facebook.com/fortinphotographie.

« Rivière-Héva », ©Stéphane Fortin, 2013, sur https://www.facebook.com/fortinphotographie.

 

 

La bouche grande ouverte. D’un rose foncé au contour noir. Presqu’indécent. Immobile la bouche. Immobile l’oiseau. Corneille à la bouche grande ouverte. Elle reste là, pattes agrippées au rebord du bol à eau. Dans l’herbe verte. Sans se pencher. Sans boire. Figée. La bouche ouverte. Rose et noire. Sous le cerisier sans cerise. Dans le jardin. Elle regarde en face d’elle sans bouger. Presque. Ses yeux noirs clignent. De temps en temps.

 

Moi. dans la cuisine. Je regarde par la fenêtre cet oiseau immobile. La bouche grande ouverte. Rose. Le bec noir. Le corps noir. Les yeux noirs. La bouche rose. Toujours ouverte. Indécente. Insolite. Cette bouche si ouverte. Cette corneille si immobile. Statufiée. Je me colle le nez sur la moustiquaire. C’est l’été, le beau milieu de l’été. L’été jaune de la côte ouest. De la forêt tempérée. Lourd et humide parfois, parfumé. Comme aujourd’hui.

 

Puis là, tout près. Si près! Comment ne l’ai-je pas vue avant? Une autre bouche grande ouverte! Un autre oiseau! Assis dans l’herbe. Plus large. Une autre corneille noire figée. Une autre bouche rose indécent. Immobile. Insolite. Effrayante. Une autre. Qui ne se ferme pas. Si ouverte. Si rose. Si vivante. Dans la chaleur verte. Les minutes passent. Une par une. Longues. Lourdes. Lourdes de deux bouches roses ouvertes qui ne se ferment plus; deux gouffres, deux abîmes, qui se taisent et qui hurlent.

 

Je remplis un pot d’eau fraîche. J’attrape un peu de pain de blé. Je sors, descends les vieilles marches en bois, vais à petit pas vers le cerisier, m’arrête. Immobiles. Les deux corneilles. Toujours deux bouches béantes, deux statues noires. J’approche encore. Rien. Pas un son pas un mouvement. Elles qui s’envolent toujours si vite! Elles restent là,  figées. Les bouches. Quelques pas de plus. Doucement. Si proche. Doucement. Ah. Je les touche presque. Toujours rien. Pas un son, pas un mouvement. Un œil qui cligne.

 

Je verse délicatement l’eau fraîche dans le bol auquel s’agrippe toujours la corneille. La plus petite. La femelle.  J’attends. Rien. Rien ne bouge. Ni moi. Ni les corneilles. Ni le cerisier. À peine clignent-elles des yeux. Immobiles. Bouches béantes. Gouffres. Immuables. Les minutes passent. Humides. Immenses. Mon cœur frappe à toute allure.  Il ne comprend pas. Moi non plus. Je mouille le pain. L’offre en pièces dégoulinantes à une gueule béante et j’attends, main tendue : rien, pas un son, pas un mouvement, pas un clignement; inutile, le pain mouillé s’échappe, s’écrase dans l’eau du bol , s’enfonce en caressant au passage les griffes crochues, grisâtres.  Je suis paralysée, immobile, la bouche ouverte. Impuissante. Trois bouches ouvertes. Roses. J’accompagne mes corneilles yeux dans les yeux, figées dans le temps, et je me perds avec elles dans l’immuable moment… L’infrangible minute.   Suspendue. Qui passe.

 

La plus petite, la femelle, lâche soudain le rebord du bol à eau. Ne s’agrippe plus. Tombe. Délicatement. Tombe.  Silencieusement. Tombe dans l’herbe verte. Ferme les yeux. Une dernière fois. La bouche ouverte. Rose. Morte. À mes pieds. En silence. Noire dans l’herbe verte. Sous le cerisier. Toute proche de son mâle, hagard. Lui, l’autre. Vacille. À son tour. Glisse vers elle. Elle qui le quitte pour toujours. Elle, sa première, sa dernière. Lui. Glisse doucement. S’allonge en basculant. Un bruissement. Les yeux ouverts. Bec à bec. Béants. Rose à rose. Noir et noire.  L’emportant avec elle. Dans la mort. Dans l’herbe verte. Sous le cerisier sans cerise.

 

Ce texte s'est mérité la mention «coup de coeur» du jury

Ce texte s’est mérité la mention «coup de coeur» du jury

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