Pas parler – Billie-Anne Leduc

« Sans titre », photographie, ©Caroline Perron, 2013, sur www.facebook.com/caroline.perron.photographies.

« Sans titre », photographie, ©Caroline Perron, 2013, sur http://www.facebook.com/caroline.perron.photographies.

*

Dans le train en direction de la mer, Tom émet quelques sons – que je n’écoute pas. La fenêtre me donne à voir mille paysages : les mots me manquent. Quelques fenêtres sont remplies de briques; d’autres sont vitrées. Je passe devant de vastes champs jaunes : ici une vache couchée, là un mouton qui marche. Beaucoup d’arbres bordent les rails. Une cabane en bois au fond d’un champ de blé − je m’imagine y écrire. Un stationnement, puis une petite fille traînant une lourde valise mauve. Gare de Soignies. Une femme attend son train – quelqu’un − tête baissée et canne en main. Elle sera déçue. Chacun sur le quai est seul. La locomotive reprend son chemin, les briques défilent. Ça : un sol gris. Étrange, inusité. Je n’ai pas le temps de m’y faire que le spasme du train m’entraîne de nouveau dans les champs. Là : trois chevaux près des rails. 

– As-tu pris les deux serviettes?

Tom. Je hoche la tête.

Dans la fenêtre du train, il n’y a plus que mon reflet : mon ongle s’affaire à enlever un bout de nourriture coincé entre mes dents.

*

  Arrivés à la plage, que des gens nus. C’est inattendu, Tom ne semble pas enchanté : il tient à ce qu’on s’installe loin du vieil homme étendu nu, sur le dos, un chapeau sur le visage. Il ne doit y avoir aucun sexe masculin dans le champ de vision de Tom. Je m’en amuse, le taquine : « Ça t’excite, c’est ça? ». Mais mon rire lui déplaît : il se fâche, dépose son sac près d’un couple d’une cinquantaine d’années, très bronzés, couchés près d’un parasol bleu. Une fois ma serviette déroulée, je ne tiens plus en place. Je fais glisser mon short sur le sable, puis passe mon t-shirt par-dessus ma tête. Revêtue de mon costume de bain, le soleil amuse ma peau : mes pommettes se teintent de rouge. Je pars me baigner – sans avertir Tom. L’eau est glacée. Lorsque mes jambes se trouvent immergées, je dépose quelques gouttelettes sur mon bras et sur ma nuque. De grandes respirations modulent ma poitrine; mes épaules s’affaissent. Les frissons montant sur mes cuisses m’apparaissent comme une bénédiction. Dans l’eau – personne. Mon cœur bat vite, je sens le froid qui envahit chaque pore de ma peau. Une odeur sèche de poissons et de sel emplit mon nez. Mes mains, en forme de bol, capturent un peu d’eau, qu’elles déversent sur mes cheveux. Je pousse un râle – quel choc exquis.  De l’eau coule le long de mes lèvres et je sors la langue pour y goûter. Sur la berge, Tom s’avance dans l’eau. Ses traits sont durs; ses épaules s’arquent. Je plonge à ce moment mon corps entier dans la mer : j’existe. Tom m’interpelle : « C’est tellement froid! » Je plonge à nouveau, puis ressors plus loin – derrière la blancheur des vagues. Mes pieds ne touchent plus le sol : je suis la mer.

 

Le soleil blondit chacun de mes cheveux mouillés. Les mamelons brunâtres de la vieille dame étendue près de l’écume se durcissent sous le vent.  Un insecte grimpe sur le ventre  de l’homme au chapeau. De petits grains de sable effleurent les pierres au fond de l’eau. Quelques grains de sel entrent sous mon ongle. Un morceau de coquillage brisé attrape la peau morte de mon talon. À droite, l’enfant qui joue dans le sable n’a plus conscience de la présence de ses parents.

Je ferme les yeux, me laisse flotter sur le dos.

« Julia, ne va pas si loin! »

Un homme près de moi brise la mer.

« Julia, mais t’es folle! Reviens vers le rivage, tu t’en vas trop loin. »

Tom, bien sûr. Les personnes nues sur la plage sont de petits points beiges. Je souris. Tom ne comprend pas, il me crie des choses  J’ai envie d’être nue, de sentir l’eau salée entrer dans ma peau… J’enlève mon maillot, sous les yeux incertains de Tom, qui s’illuminent après quelques secondes. Mes seins se durcissent; mes fesses se refroidissent. Je me laisse porter vers le rivage – les vagues et moi tanguons au même rythme. Lorsque je sors de l’eau, nue, le maillot à la main et la peau parsemée de frissons, j’ai un doute : va-t-on me juger? Mais personne ne me regarde, et je vais m’allonger sur ma serviette de plage. Le vent chatouille mes mamelons; le soleil chauffe la rondeur de la chair sous mes seins. J’expose mon dos et mes fesses aux rayons. Avec mon doigt humide, je colle quelques grains de sable, puis les goûte : le sel colle à ma langue. Il roule dans ma bouche, craque entre mes molaires. Je ne cesse de sourire, ce qui calme Tom. Il me caresse le dos, glisse une pierre lisse sur mes fesses. La douceur me plaît, me fait frissonner.  Je prends un peu de sable entre mes doigts, puis le laisse tomber grain à grain sur le bras de Tom. Les particules se mêlent à son poil blond. Le soleil fait briller ses yeux bleus… Le bruit des vagues module ma respiration. L’eau salée rend mes cheveux grisâtres. Tom promène sa main sur mes taches de rousseur. Je roule une pierre sur son torse. Des gens passent, nous regardent, mais cela n’a aucune importance : Tom sourit. Je secoue ses cheveux : on ne distingue plus la couleur du sable de sa blondeur.

 

 

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