Meïka – Frédérik Fournier

Détail de « Sans titre », techniques mixtes, ©DPlamondon, 2015, sur www.facebook.com/DavidPlamondonArtiste

Détail de « Sans titre », techniques mixtes, ©DPlamondon, 2015, sur http://www.facebook.com/DavidPlamondonArtiste

 

 

La Stanger’s Road est éclairée par une lune bleue. Le dépanneur Mid-Jim vient d’éteindre son soleil couchant en néons.

Je traverse le cimetière des skidoo et des quatre roues. Dans la réserve amérindienne de Notre-Dame-du-Nord, les quatre éléments c’est pas la terre, l’eau le feu et l’air. C’est Arcticat, Bombardier, Kodiak et Yamaha. Le gros doberman est au bout de sa chaîne. Il gueule sa rage pour avertir ma présence. J’ai juste envie de virer de bord, mais mes yeux voient la grosse pancarte rouge : Road not maintained. Use at own risk. C’est là.

J’entre dans le sentier et j’entends, au loin, les bruits de gorge du vieux chaman Mc Bride. Son rituel va commencer. Quand sa fille est morte, il s’est bâti une cabane au bout de la Stanger’s Road. On lui a volé sa seule famille.

Ça s’est passé pendant le Pow Wow, il y a trois ans. Elle s’est fait kidnapper par deux hommes blancs qui étaient cachés dans le bois. Le lendemain, on l’a retrouvée inconsciente sur le bord de la Blanche River, sur la route 65. Depuis ce temps-là, à chaque début du mois d’août, le bonhomme entre en transe pour essayer de communiquer avec l’âme de sa fille. Il a un don, mais personne le croit. Le monde a plus peur de lui qu’autre chose. Peut-être parce qu’il lui manque des dents. Les souris les lui ont grugé, sûrement. Il ne sort pas souvent, sauf pour aller s’acheter ses Beedies au Smoke Shop du coin, pour s’accrocher une vingt-quatre de Wildcat en chemin. J’aperçois sa vieille cabane mangée par les castors et les ratons-laveur. J’ai entendu dire qu’il en a même fait cuire, une fois : un raton-laveur. Ce soir, je vais espionner le rituel du fucké à Mc Bride. Ni vu, ni connu.

Sur la galerie, la grosse chaudière de citronnelle est allumée. Les mouches à feux se suicident dedans, une après l’autre. Une odeur de fond de tonne flotte dans l’air. J’imagine que ça vient des quinze caisses de Wildcat empilées sur la galerie. On dirait que leurs pumas vont me sauter dessus.

Le vent se lève d’un coup et arrache une feuille de tôle qui ballottait du toit. Je recule pour me cacher derrière la shed à bois et je m’accroche le pied – pour me retrouver la face étendue dans une énorme toile d’araignée. Le bonhomme a rien entendu. Ses bruits de gorges sont trop forts. Je me rends compte qu’il n’y a pas d’araignée, pas plus qu’il n’y a de toile. Je suis pris dans un capteur de rêves géant. Des colliers de bois et des boucles d’oreilles sont accrochées dans les cordes de laine tressées. Probablement les bijoux de sa fille. Trois grosses plumes noires et vertes sont attachées à l’anneau de saule qui entoure l’œuvre du chaman.

Je suis une mouche hypnotisée par l’art du bonhomme Mc Bride. J’entends une bouteille de bière qui éclate sur les lattes de bois sec. Je zippe mon hoodie en me cachant le plus vite possible derrière la shed. Le chat sauvage va sortir de sa tanière. Une odeur d’herbes traverse la moustiquaire. Le chaman est dans les vapes.

 

La porte de la véranda grince et le vieux Amérindien apparaît, torche à la main. Je le vois à peine dans son immense manteau de patchwork. Son mélange d’eucalyptus et d’herbes se rend jusqu’à mon cerveau. Je sens mon corps s’alourdir, écrasé par la fumée. Le chaman continue de râler ses incantations. Elles deviennent de plus en plus saccadées. Tout est calculé. Il attache un câble jaune autour de son capteur et le soulève pour le suspendre dans les airs. Chaque partie de l’œuvre est éclairée par la lumière de la torche. Je suis comme un papillon de nuit qui veut se coller sur le gros lampadaire. Le capteur se met à tournoyer sur lui-même au rythme des bruits de gorge – de plus en plus fort. Le bonhomme Mc Bride aspire une dernière bouffée d’herbes et crache la fumée directement vers ma cachette. J’ai l’impression qu’il le sait, que je suis là. La fumée atteint mon âme. Je fais une chute de pression. Je suis dans les vapes.

Je sens la texture de la laine sur mes poignets. Mon corps est un immense tourbillon. J’entends un nom à répétition. Meïka. Meïka. Meïka. Je réussis à ouvrir un œil. Je suis accroché dans le capteur de rêve. Le chaman s’approche de moi et me tend son calumet de paix. L’odeur me lève le cœur. Je crache la fumée qui s’élève en ligne droite au-dessus de moi. Je perds mon âme. La brume qui s’est levée rend ma vision encore plus floue. J’entre en transe par intermittence. Le vieux continue de répéter le nom de sa fille comme s’il avait peur de l’oublier. Meïka. Meïka. Meïka. Mes yeux me jouent des tours. Je vois la Blanche River se dessiner devant moi. Je transpire tellement que je ne sais plus reconnaître la brume sur ma peau. Je vois sa fille assise entre deux hommes dans un vieux Ford. Je tourne de plus en plus vite et les images deviennent claires. Un des deux hommes descend avec elle sous le pont. Je pleure des larmes qui ne sont pas les miennes. Il la force à entrer dans l’eau. Je vois le corps nu de l’Amérindienne écorché par les roches. Je crie ses mots : Sagidjinjocan ki kotadjigociwinan kak. Son âme quitte son corps pour plonger dans la Blanche River.

Le chaman Mc Bride me regarde les yeux pleins d’eau en étouffant son nom. Meïka. Meï..ka. Meïk…a. Le capteur s’immobilise laissant les rayons de la lune bleue traverser mon corps. Le vieux s’approche de moi, défait les sangles qui retiennent mes poignets et me serre dans ses bras. Je m’abandonne à son manteau de patchwork. Je suis, pour un dernier instant, la fille du père Mc Bride. Ses mains me prennent la tête et son cœur me parle. Meegwetch. L’amérindien prend une allumette et met le feu au capteur de rêve. C’est la fin du rituel.  

Je repars sur la Stangers Road, le corps épuisé, pendant que le Dépanneur Mid-Jim allume son soleil couchant en néons.

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