Degrés d’absence – Anick Fortin, Pierre Labrie et Mylène Fortin

« Sans titre », photographie, ©Stéphane Fortin, 2015, sur https://www.facebook.com/fortinphotographie.

« Sans titre », photographie, ©Stéphane Fortin, 2015, sur https://www.facebook.com/fortinphotographie.

A-

On ressent quand même
même si loin
nos veines s’entortiller
comme des ficelles
entre les pattes d’un chat
même si loin
loin des regards de pitié
loin des conseils sur nos choix
le billet du train
étrangement froid
les gares éventées
les unes après les autres
même si loin
les mêmes sangsues
me chevauchent

je n’ai qu’à m’éloigner
de toute surface réfléchissante
pour m’imaginer
que ma souffrance n’existe plus

sinon j’ai péché moi
et pourtant moi je me fends
volontiers
j’ai plié moi devant
les critères
le jeu du temps
devenus désuets

conduire ses restes si loin
au bout des rails
même si loin
les déchets ont une odeur
les mêmes chiens
qui me grattent dessus
mes draps sales
mon petit coin
m’y ranger l’âme
même si loin
coincée
de me savoir libérée

 

Me souviens d’avoir déjà
pensé à toi. Les soirs où ce qui reste
des lieux dans mes os laissait un goût
d’avancement. Mais je reste discret
et je sais que tu sais.

P-

On ne se libère pas. On fuit. Et
ça recommence.

M-

 

M-
Je ne te sens plus
pourtant en moi
jamais trop près pourtant
mon corps ouvert
bête évidée
peau de cœur battue
à froid
pourtant en moi
jamais trop près
collés, soudés sinon
des pièces détachées
langues égarées
possibles, étendus
aller sans détour
brûlés encore
laisser fondre ta voix
emboîtés dans l’instant
le hit de l’heure
si loin pourtant
d’un autre vol
t’arrache à moi
comme si j’approche
ton cœur laqué
pour te rappeler
la croix tracée
mon amour
sur nous

sans compromis
ton corps de vie
la crue dans nos artères
rien qu’un courant
du sexe au cœur
demeure autour de moi
comme un attelage
comment s’en foutre?
ces sangles sur ma carapace
montre-moi, emmène-moi
où la chaleur n’a pas de prix
autour de moi
aérogares claquées
les unes sur les autres
aucune distance en vrai
un autre nomade
que je transporte
qui me retrouve
seule

 

Je te souhaiterais bon vol, si
l’on me le permettait. À la limite,
j’aimerais aussi voler.

P-

            La téléportation, paraît-il, se
traduira par une complète
reconstitution de toutes nos
molécules. Si jamais les souvenirs ne
s’y greffaient pas. Si jamais ce corps
vide se comportait d’une tout autre
manière. Faire de soi quelqu’un de
neuf. Avoir le sentiment de n’exister
dans la mémoire de personne.

            A-

 

P-

J’ai déjà dit que je partirais aussi loin que l’image me le permettrait. Aussi loin que toi, avec la marque des secondes échouées. J’ai pris le pas de la nuit profonde pour quitter mon errance assise. Tu avais déjà signalé le risque de mon départ pour ce genre de destinations atmosphériques. Je m’y suis lancé, tête première, sans la mémoire ouverte, le tout fermé étanche. Question que tu ne me rattrapes pas. Question que tu ne me reconnaisses pas au coin d’un rêve. Question de m’y jeter sans adresse de retour.
Tu sais que je n’en parle pas pour la première fois.
Un jour, le corps au sol.
« j’ai dit je t’aime je ne serai plus là »
Tu as pensé que ce n’était qu’un coup de griffe qui disparaîtrait. Il n’y avait pas de chat.

Et c’est au centre d’ici que j’observerai ce que nous étions. Les mains sur les oreilles pour empêcher tes échos. Je ne suis pas en voyage. Tu n’as plus ta main à ma nuque. Nous traversons les dimensions et n’avons pas le même sac à dos.

 

                                                                       Aimer en restant entier,
étanche, singulier. Contrairement au
grand art, c’est moi-même que je
fuis en plongeant dans l’autre. Je suis
une éponge saturée, j’aime mal ou
trop ou ce n’est pas ça. L’amour.
Mais je m’en fous. C’est si bon de se
laisser englober par un homme, une bouche, des bras, un cœur
d’homme. Je n’ose pas l’avouer, mais
encore parfois, quand les heures
sont froides, je rêve de me greffer
comme une forêt, un poumon.Qu’il
me porte comme son  sac à dos, qu’il
biffe ma mémoire, s’y plante comme
une fleur.

M-

 

A-

Le problème avec les trains
c’est qu’ils s’arrêtent quelque part
inévitablement
moi mon pied il a poussé mon corps
vers la dure terre devant
et toute ma chair
un bulldozer
sur les cailloux rapiécés
de la station
et pourtant
l’avancement comme un retour
mouvement rectiligne
une catapulte
je me sens
toute étourdie
une faiblesse
mon sang qui gicle
de mes blessures
imaginaires

les strappes de mon sac à dos sont trop lousses faudrait voir ce qu’on peut faire avec ça j’ai l’air d’une fille qui a perdu cinquante livres en chemin ou d’une voleuse qui a dérobé les possessions d’un itinérant

l’itinérante c’est moi
je suis une voleuse de nouvelle vie

 

Et si on le portait ensemble, ce
sac? Si on enlevait nos souliers, si on les
crissait dans le feu? On pourrait se
mélanger, se réparer. Si tu voulais. On
pourrait se déterrer.

M-

 

M-

Il n’y a que le front sur la ligne d’horizon
que mes membres qui s’en câlissent
mon ventre est un fleuve
l’intranquille
le temps d’un gin
que l’espace me passe bord en bord
qu’une autre poche d’air
contre nos foutus univers
tellement grands, longtemps
qu’on s’y perd
tu touches mon corps de mémoire
m’escalades
inhumaine
et pleure
une furie
mes amants
mes cheveux comme des cordes
cœur suspendu
pantin
ou pendu
pétris mon dos
mes circuits
désirs lessivés
nervures électriques
marmite
je chancelle
suis liée
points d’encre aux yeux

Cuir chevelu cuir chevelu
laisse ma tête
laisse les enfants jouer en paix
à la guerre

tapis dans des sacs
nos épaules tout en sangles
l’odeur du voyage
dont on revient si peu
chaque larme est un fil
ma tête fracassée
dans l’eau des veines de la terre
noyée
boire ta vie
retrouver l’essence des soirées
brûlées, toujours
aux  vitraux éternels
pour croire
sur ta peau
où je m’éclaire
et  me disperse et perds et prends

je suis le bout du monde
et l’autre qui aura trois ans
à jamais

 

P-

En même temps, la fatigue et le petit bonheur. Arrivé à temps pour l’accélération du cœur, mais aussi de celle des yeux. Parce qu’ici, fermer les yeux est impossible autant qu’inutile. Ce qui dérange. Mauvais rêve d’hier. Un rêve en couleur pour les amphibiens. Lorsque les yeux noient. La fatigue.
J’ai travaillé le degré d’absence pour les jours où nous serions obligés de risquer autre chose que nos vies.
Les profondeurs. La fatigue. Pour plonger, l’eau autrement qu’une substance liquide. Tomber demeure le seul saut.
J’ai instauré une démarche houleuse dans la navigation intérieure aussi instable que notre passé à deux.
Tout sonne creux. La fatigue.
J’ai estampillé plus de jours que tu ne crois pour te protéger.
La fatigue.
Un rêve d’errance plus fort que ton corps sur le mien, même si je ne peux réellement me séparer de toi.
Ce paradoxe. La fatigue.
Pour l’instant, je vais déjouer la mémoire que j’ai de ce que nous avons instauré avant que le ciel chute tout au fond.

                                                                       Tu as travaillé ton degré
d’absence à défaut de risquer ta vie.
Le temps est venu. Cesser de fuir.
Acheter ton billet. Au creux de ton
sac. Saisir ton passeport. Pour
rencontrer ta vie. Coûte que coûte.
Et m’aimer en traversant la ligne, en
auscultant la misère, l’étranger.

M-

 

Là non, je t’arrête, toi. J’ai fait
ça, planquer un billet au creux de
mon sac. Je l’ai traîné comme un
caillou pendant des jours. Faut pas
penser que la fuite ça mène à une vie
meilleure. Tu vas pas te transformer
parce que ceux que t’aiment ne sont
plus là pour poser leur lourd regard
sur toi. Ne l’écoute pas, cette femme
qui s’abandonne dans le corps d’un
autre, le bonheur n’est ni chez elle ni
ailleurs. Fuir, c’est juste bon pour se
poser des questions.

A-

 

A-

Ça m’a coûté la peau des veines
aiguilles de merde pour peu de plaisir
mais pourtant ici
il m’aurait fallu
regagner confiance
reprendre mon souffle
des heures durant
mais ici pourtant
jamais tranquille
les secondes qui filent
et ma carcasse pesante
elle arrive à peine à se tenir
se retenir
j’ai tenté finalement
d’agripper ma peau sur l’un et l’autre
comme un sac à dos
je m’y suis faite
la larme à l’œil
l’esprit dans le deuil
ma mort à moi
dans chacune des glaces
dans les rétroviseurs de partout
il aurait fallu que tu m’appelles
me dire que ton errance s’en est allée
résoudre ton degré d’absence
je t’aurais pardonné

J’ai déjà écrit à un ami que ta
présence et tes yeux me
réconfortaient. Aujourd’hui, j’en
pense tout autant. J’arrive à te voir.
Malgré la brume et l’orage qui
m’aspire ailleurs.

P-

                                                                       Je ne cherche pas à savoir
quelle part de l’absence appartient
à la fuite. Peu importe. Faire de ta vie
mon point de non-retour. Il faudrait
te toucher encore et encore, sentir
où mon corps se tient. J’apprends à
me contenter du souvenir de ta
peau. Ça devrait me suffire pour
l’éternité. Tant que j’écrirai.

            M-

M-

rien
on me roule dessus comme un dix roues
un tank
aucune réponse
je ne parviens qu’à multiplier les questions
le mystère se crispe
crisse
le reste des heures hors toi
je m’ancre à l’instant comme je peux
je nous tricote une vie de mots
je tisse une toile insensée
m’y donne en pâture
qu’on me dévore, qu’on me déstabilise
qu’on m’embroche

l’autre n’est qu’un chemin
un sas où fuir la boucherie du monde
se rencontrer
rien ne se perd
non
je ne me suis jamais perdue
ou si peu
lorsque je t’ai rencontré en périphérie
en orbite des calculs
moi en cachette
juste pour ça
pour oublier qu’on arrive si mal à s’oublier
pour oublier que tu es ailleurs
si loin
pourtant en moi
pourtant ma face
cette lumière à l’œil
fugace

La rencontre avait été bonne
comme une bouffée d’air sur la côte.
Et parce qu’il y avait les yeux, je
m’étais assis dans l’espoir d’une
vague de calme et d’heures
accumulées. Me souviens que les
rires communiquaient aussi. Même
d’ici je traque la mémoire.

P-

 

P-

Devant moi, la chance de placer une gravure sur bois dans la chambre fermée. Je le sais. Il n’y a qu’un lit dans cette chambre. Rien d’autre. Nous l’avons bâtie et ensuite fermée à double tour. Le temps que j’aille ailleurs. Toi aussi. Mais après la fatigue, je reviens. Toi aussi. Nous avons la clé. Du moins, nous savons où elle se cache.

Puis, un coup revenus. Un coup installés. Le lit défait. Nos corps comme de l’art. Seule l’œuvre sur le mur n’est pas de nous.

Et si nous sommes accrocs aux allées et venues. Ne reste qu’à penser au prochain départ.

 

Un passager résolu de toute
attache. Le programme est clair dans
le processus douloureux, mais la
fleur d’échinacée parvient à sécher
dans toute sa beauté.

            A-

            Si aimer est un art, l’artiste est
un dieu. Et l’homme que j’aime
aussi. À condition qu’il se déshabille.
Au sang.

            M-

Ce texte s'est mérité la mention «coup de coeur» du jury

Ce texte s’est mérité la mention «coup de coeur» du jury

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