Échappée – Reine Beauregard

«Fixer le vide», photographie, ©Caroline Perron, 2015, sur http://carolineperron.tumblr.com/post/105228665594/652-fixer-le-vide

«Fixer le vide», photographie, ©Caroline Perron, 2015, sur http://carolineperron.tumblr.com/post/105228665594/652-fixer-le-vide

 

 

Vous déposez votre tasse de thé sur la table.
Vous accrochez votre tablier à un clou du garde-manger.
Comme un animal traqué, sur la pointe des pieds, vous montez l’escalier, pénétrez dans votre chambre pour y cueillir une toute petite valise qui vous y attend depuis des mois. 

Vous redescendez.
Sur la console de l’entrée, vous attrapez vos clés.
Les laissez tomber dans le bocal du poisson rouge.
Un petit geste déplacé.
Le tout premier d’un chaos annoncé.

Le téléphone.
Vous sursautez.
C’est lui. Évidemment.
Vous répondez, ne pouvez faire autrement.

« Chérie, je rentrerai tard ce soir. » Évidemment.

« Mais  j’aurai une surprise pour toi et les enfants. » Bien sûr. Pour te faire pardonner, songez-vous encore.

Mais vous laissez parler.

 

*

Elle remet l’appareil sur son socle.
Dans un léger frémissement.
Empoigne la mallette qu’elle a laissé choir par terre.
Serre les lèvres.
Et redresse la tête.

Droite comme un i.
Elle passe la porte.
Sans se retourner.
Traverse le jardin encombré de fleurs fanées et de feuilles mortes.
D’un pas expéditif, comme si elle craignait de changer d’idée.

Dans ce foyer où l’ennui a failli l’avaler tout rond, ne lui subsistera que le fumet du repas s’échappant de la marmite.

Ne pouvait tout de même pas les abandonner le ventre creux.

 

*

La soupe : vous avez oublié d’éteindre le feu sous la soupe!
Vous revenez sur vos pas.
De la fenêtre, vous apercevez la casserole qui déborde.
Le poisson rouge vous nargue de son oeil globuleux, frétillant autour du trousseau de clés que vous avez balancé dans l’aquarium.

Le détecteur de fumée se déchaîne dans un mugissement prévu et insoutenable.
Pas le choix: vous brisez un carreau.
Déverrouillez le loquet.
Et vous vous engouffrez dans la maison.

Alors prestement, vous enlevez la cocotte.
Arrêtez le feu.
Agrippez un linge à vaisselle pour étouffer, dans une gesticulation effrénée,  les hurlements du détecteur.

Puis vous vous affalez sur une chaise de cuisine.

 

*

Des sanglots longs vous agitent.
Font brinquebaler vos épaules.

Votre visage se contorsionne de dépit.
Des coulées de larmes y ruissellent.
Que vous ne réussissez pas à endiguer.

Vous devez vous  ressaisir.
Tenter de tempérer les assauts de votre coeur.

La tâche se révèle ardue.
Mais vous disposez de tout l’après-midi pour y parvenir.
Jusqu’à ce que les enfants reviennent de l’école.

Prenez de profondes respirations.
Allez. Encore.
Encore.

 

Il n’y aura pas de soupe ce soir.
Vous commanderez de la pizza.
Et tout le monde sera content.

 

Ce texte s'est mérité la mention «coup de coeur» du jury

Ce texte s’est mérité la mention «coup de coeur» du jury

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2 réflexions sur “Échappée – Reine Beauregard

  1. Je trouve ce texte très sensible et aussi complet. Il cerne bien son sujet et contient beaucoup d’émotions. Bravo pour l’auteure.

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  2. Bravo pour ce texte magnifique: concis et précis, d’une grande justesse toute poétique, bien ancrée dans la subjectivité d’un personnage et d’un moment. J’adore!

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