La vie devant – Catherine

«C’eût été bien pire avec de la PL», acrylique sur toile montée, ©Brigitte Toutant, 2009, en vente sur http://culturat.org/boutique/items?item_id=599

«C’eût été bien pire avec de la PL», acrylique sur toile montée, ©Brigitte Toutant, 2009, en vente sur http://culturat.org/boutique/items?item_id=599

 

J’entre chez moi par la cour arrière. En poussant la porte vacillante de la clôture de bois, mon cerveau épileptique est possédé de flashs de nous deux,

dans la piscine,

pelletant la cour,

mangeant une raclette intime avec les mouches noires,

à genoux dans le semblant de jardin qui nous a donné quelques fleurs disparates…

Je prends une grande respiration et je fixe la porte de la maison comme un naufragé fixe sa bouée au loin, pour garder le focus. Les bras bien haut sur des airs de fuck you, je nage jusque chez moi.

Il y a quatorze jours que tu es parti. Mon corps me dit cinq minutes. Le silence est bruyant et m’empêche de dormir : un bourdonnement insistant me ramène constamment dans ma nouvelle solitude. J’apprends à détester le temps. Celui qui arrange les choses et qui n’arrive pas.

J’erre dans l’espace sans objectif précis. Marcher les pièces, tâter le vide, s’imprégner d’absence. Ton odeur encore partout, tes futures boîtes, tes livres. Ouvrir tes livres, passer mes doigts sur la couverture une dernière fois, embrasser les pages.

Folle.

Je me déplace dans la maison, à la recherche d’un peu de toi, d’un fragment d’amour oublié. Je me souviens ensuite qu’une autre prend déjà ma place dans tes cadres et ta bibliothèque. Je déchire une à une les pages de La vie devant soi. Mes yeux se posent sur « …le bonheur, il devrait y avoir des lois pour l’empêcher de faire le salaud[1]. »

Je ramasse la poignée de change qui est tombée de tes pantalons le dernier soir où tu as dormi ici. À chaque fois que tu te déshabillais, un ramassis de pièces venait s’étendre sur le plancher. Je ramasse 3 dollars et 35 sous et je le jette aux vidanges. En pleurant.

Cette zone inconfortable dans laquelle tu m’as plongée m’amène au bord de l’abîme, un pied sur le gazon de la cour arrière et l’autre caressant le néant.

Je me retrousse les manches et étends du noir sur les murs pour y écrire quelque chose de blanc, de lumineux. J’ai la vie devant.

 

 

[1] Émile Ajar, La vie devant soi, Paris, Gallimard, 1982

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