Nuit d’hiver – Maude Létourneau-Baril

«Sans titre», photographie, ©Stéphane Fortin, 2014, sur https://www.facebook.com/fortinphotographie

«Sans titre», photographie, ©Stéphane Fortin, 2014, sur https://www.facebook.com/fortinphotographie

Tu ouvres les cieux et tu respires encore.

Cette poussière de lumière embaumant ta plaie,

 c’est l’étoile du nord entrée dans ton corps.

Richard Desjardins

 

On ne peut se rencontrer soi-même que lorsqu’on a été seul au monde. Non pas de cette solitude née de l’abandon ou du rejet, mais bien celle vécue au moment où plus rien autour ne rappelle l’humain. Il n’y a alors qu’arbres, neige et bruits lointains, indéfinissables. L’idée de paraître ou d’exister dans le regard de l’autre ne peut venir à l’esprit. Les pensées se centrent sur les pas, le mouvement. Pour échapper à la nuit, on ne peut compter que sur la force puisée en soi, car l’espace entre le ciel et la terre est si grand, et il est si facile de s’y perdre. Il faut toujours marcher pour ne pas mourir gelé.

 

Les longues silhouettes noires des épinettes posent leur ombre sur un horizon sombre. Les myriques, aux abords du lac, tintent des glaçons qu’ont laissé les dernières vagues du lac avant la gelée. Le calme recouvre les eaux, le monde se tait. Le ciel est trop vaste pour que les yeux le contiennent et sur la Terre, il n’y a plus que moi, seule, ermite au bout du monde. Mon souffle se bat contre celui du vent. Sous mes pas qui s’enchaînent, le sol est froid à en être réconfortant, stable, dur et raide pour me rappeler que la réalité n’a pas disparu. Que le crépuscule ne durera pas.

Couchée sur la terre, je vois les étoiles par milliers. Je ne connais ni leurs noms, leurs légendes ou leur âge. Je perçois l’immensité de mon ignorance, le vertige de ce qui reste à découvrir. Dans ce ciel infini, je n’ai d’ancre que Cassiopée. Elle me permet de reconnaître ces ciels trop grands qui m’oppressent. Ils ne seraient, semble-t-il, en rien différents des autres que j’ai connus, qui m’ont toujours suivie. On n’y trouve pas plus d’étoiles, ils ne sont pas plus profonds. Ce n’est que le temps qui m’a donné la peur des infinités, des inachevés.

 

J’ai déjà été innocente. Je croyais que tout ce qui était à connaître serait connu, que tout ce qui pourrait être réussi le serait. Inlassablement, je comptais les étoiles, comme s’il me suffisait de les voir pour me les approprier. Attendant une filante, je préparais un voeu, tentant à chaque fois de le réciter avant la disparition de la traînée de lumière. Je croyais que le destin fonctionnait ainsi, qu’il pouvait être transformé à coup de souhaits, que le reste serait décidé par une force supérieure, mes parents ou les dieux.

Mais il semble que l’histoire ne peut se construire sans plan. Dans un monde où l’on naît face à une centaine de portes ouvertes, il est inacceptable de ne pas assouvir toutes ses ambitions. Car seuls les ratés ne prévoient pas leurs prochains pas. Seuls les insouciants n’ont pas un but devant eux.

Pour le moment, mon seul objectif est cette île, presque au centre du lac. Lorsque j’aurai gagné son flanc, je pourrai constater qu’elle est semblable à toutes les autres îles. Seul son numéro sera différent. Je ne l’explorerai pas, il fera trop noir sous le couvert de ses arbres. Je ne ferai que la frôler. J’aurai atteint ma cible, j’aurai gagné contre le froid, contre la nuit, ce sera suffisant.

Ensuite, il ne me restera plus qu’à changer de direction, qu’à retourner à la maison. Mon aventure sera terminée, mon corps reprendra sa place dans ce monde où je me débats pour atteindre des buts que je ne connais pas. Je me demanderai de nouveau si je prends le bon chemin, si j’ai choisi les bons outils. Ce que je ferai de mon futur redeviendra tout à coup une question cruciale.

 

Mais pour le moment, il n’existe plus rien que le lac, les étoiles, et moi entre les deux. Je vois ma destination, elle est droit devant moi. Ses contours sont flous dans la noirceur, mais je sais qu’elle est tangible. Je saurai l’atteindre. Mes raquettes ne me feront pas défaut, mon souffle non plus.

Je suis seule sur la Terre et mes pas vont où il se doit.

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