Les Miséreux – Frédérik Fournier

«Si vous ne trouvez plus rien, cherchez autre chose», photographie, ©Caroline Perron, 2014, sur http://www.reservoirt.com/caroline.perron

«Si vous ne trouvez plus rien, cherchez autre chose», photographie, ©Caroline Perron, 2014, sur http://www.reservoirt.com/caroline.perron

 

La poussière roule en dessous de nos bas de laine. On pisse dans des pots Mason à tour de rôle. Rocky boit le restant de sa King Can de Budweiser trouvée dans la ruelle du Bar des Chums. Carteux joue sa game de solitaire en sacrant quand il bat pas le yable. Manon nous donne chacun une cigarette. C’était à son tour d’acheter le paquet. Pis moé, je check les deux grosses cheminées en me disant qu’y doit ben y en avoir une de plus grande que l’autre. Tu peux pas nous manquer, on est toujours à la même place. On se cache en d’sour de notre toile de piscine bleue, à côté des grosses coupoles, proche de la fonderie.

On est pas fous, on est pas saints, mais on vit comme tout le monde, sacrament! On ramasse les cochonneries pour leur donner une deuxième vie. Toutes les caisses de bière vides dans les ruelles infinies, c’est pour nous autres. Tous les restants de pizza du Morasse pis les butch de cigarettes à moitié finis, c’est pour nous autres. Tous les vieux morceaux de char pis les planches de préfini, c’est pour nous autres. Notre abri commence à ressembler à une maison. La télé? On a pas besoin de ça! T’as juste à checker autour, pis tu vas te rendre compte que t’en sais autant que le gars des nouvelles. On vient de finir de se patenter une boîte à mail avec un tuyau de poêle. C’est écrit les Miséreux dessus. Ben oui, c’est nous autres! Depuis dix ans qu’on survit avec la scrap de Noranda. C’est notre choix. T’as pas à juger quoi que ce soit. À tous les matins, le train nous réveille. Rocky part pour la run de bouteilles, Carteux va faire les vidanges pis Manon chante pour les gars de la fonderie. Elle fait la piasse en tabarnak! Pis moé, je fais le tour des dompes pis des garages, pis je ramasse du cuivre pour le vendre.  J’ai la moitié d’une anode de ramassée. C’est notre seul butin, pis je te dirai pas y’est où certain.

 

Notre haleine du matin goûte la mine. On a servi de buffet pour les maringouins toute la nuit.

À matin, c’est pas le train qui nous a réveillés. La fonderie hurle. « Noranda va perdre ses cheminées! » « Pas assez de cuivre de fondu cette année… » « La fonderie doit fermer. » C’est ça que les dirigeants d’Xstrata scandent dans les hauts parleurs. « On va arracher le coeur de Noranda. » « Noranda va mourir. » C’est ça que les gens gueulent comme des perdus.

 

Nous autres, on a écouté de loin. Ce qu’on a retenu, c’est qu’il faut trouver du cuivre pour accoter le quota. C’est mon métier moé, tabarnak! Fack je call un meeting de Miséreux. Rocky va faire la rue Trémoy; Carteux, la rue Carter; Manon va se promener sur la Murdoch pis moé, je vais fouiller les ruelles. On est les chercheux de cuivre. On se donne rendez-vous à midi, devant les cheminées, avec nos trouvailles. Quand les gens nous ont vus arriver les bras chargés de cossins, on a pas eu besoin de leur faire un dessin. Les affiches sur les poteaux de téléphone se multipliaient : « Cuivre recherché ». Les vieilles bonnes femmes donnaient leur coutellerie, les garagistes de chez Rheault appelaient partout au Québec pour des pièces de char, les jeunes fessaient à coup de masse sur leurs vieux ordinateurs pour récupérer des plaques. Même Maurice, le plus grand ramasseux de dompe au Témiscamingue, donnait ce qu’il trouvait. Le cuivre était partout sur les lèvres. Edmund Horne s’est reviré dans sa tombe.

 

La nuit est tombée. Les chats se couchent dans la laine isolante parce qu’y’ont frette.

Le moment tant attendu est arrivé. La fonte du métal rouge. Tout le monde est posté devant la fonderie en buvant leur café. Chaque coeur bat au rythme de la survie. Noranda a peur. Le porte-voix se fait  entendre: « Quota non atteint ». Les cœurs s’arrêtent. Noranda meurt. « Une demi-anode manquante pour atteindre le quota ». Le maire s’effondre sur le cap de roche pis la barmaid du Bar des chums cale le restant de son 40 onces de Jack Daniel’s. Noranda a mal. On se regarde, Rocky pis moé, pis on se comprend tout de suite. On a le coeur de Noranda entre les mains. Faut faire fondre notre butin. On pensait s’en sauver, mais notre moitié d’anode va y passer. Je vais te le dire à toé là, on l’avait caché dans un vieux wagon mangé par la rouille. Fack j’ouvre la porte du wagon pis Rocky éclaire notre trésor cuivré avec une spotlight. Noranda crie. On s’avance dans la foule pis on gueule : « On vous la donne! Faites cracher les cheminées! » La boucane apparaît. Le monde braille. Noranda vit.

 

La neige colle en dessous de nos bottes. Ça sent la tourtière dans le shack.

Rocky fabrique une lampe avec ses King Can vides, Carteux se gosse une table de crible dans un morceau de Styrofoam, pis Manon vient juste de revenir avec un paquet de cigarettes. C’était encore à son tour. Pis moé, je regarde les deux cheminées en me crissant ben, astheur, si y’en a une de plus grande que l’autre. Au moins, sont là pis y boucanent. Ah! Pis on s’est faite construire une cabane. Y va faire pas mal moins frette cet hiver.

 

 

Ce texte s'est mérité la mention «coup de coeur» du jury

Ce texte s’est mérité la mention «coup de coeur» du jury

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