Insomnie mon amour – Frédérik Fournier

«On s'attache à de bien petites choses. Moi, je tiens à un fil.», acrylique sur toile montée, © Brigitte Toutant, 2012, en vente sur http://culturat.org/boutique/items?item_id=590

«On s’attache à de bien petites choses. Moi, je tiens à un fil.», acrylique sur toile montée, © Brigitte Toutant, 2012, en vente sur http://culturat.org/boutique/items?item_id=590

Je ne dors plus… Cela fait deux jours que je suis encabané dans notre chalet. Je ne suis pas un ermite. J’ai besoin de l’être pour un temps. J’écris l’histoire de notre vie. J’écris ce que nous avons été, ce que nous avons vécu. J’écris pour ne pas dormir. J’ai l’image de toi couchée dans notre lit, emmitouflée, dans nos couvertures de flanelles. C’est maintenant la terre qui t’enveloppe pour l’éternité. J’hallucine l’odeur de ta tisane aux bleuets. J’ai pas mis la théière sur le feu. J’écris notre randonnée en canot, nos projets de voyages irréalisables, ta maladie, nos derniers moments, tes yeux… éteints.

Je sors sur la véranda pour fumer une cigarette, me perdre dans la fumée, ne plus rien voir. La lune se masque pour me plonger dans le noir total. Seul le chant des ouaouarons casse le silence de la forêt. Une brume épaisse flotte au-dessus du lac. Elle cache une masse blanche qui est loin d’être vaporeuse. J’avance vers la bête, mais j’ai l’impression que le moindre bruit la ferait disparaître. Son panache la trahit. J’avance à tâtons dans l’obscurité, mais mon pas casse une branche sèche. On se regarde dans le blanc des yeux. Ce sont les tiens. Il est l’animal esprit qui ne dort pas. Il essaie de me lire. Je suis hypnotisé par le blanc de son poil. Il ouvre sa gueule et pousse un cri strident qui me traverse le dos. Le même frisson que j’avais dans tes bras, pour me rassurer, pour me dire que tu es là. L’orignal entre dans la forêt en espérant que je le suive. Tu m’emmènes n’importe où, comme quand nous partions en voyage. Je te suis dans un chemin inconnu qui me rappelle nos escapades nocturnes. Tu ne cours pas car tu ne veux plus me perdre. Moi non plus. J’esquive les branches des épinettes en suivant ta lumière. Mes yeux ne te quitteront plus. Tes pas s’accélèrent et j’ai du mal à te suivre. Tu galopes avec une frénésie qui nous sépare de plus en plus. Ton pelage blanc est ma seule lanterne. Elle est loin maintenant. Je ne fais plus partie de ton voyage. Je ne te vois plus. Je ne le vois plus. BLANC.

Je suis devant l’immensité. Une femme est sur un quai, en tête à tête avec le lac. Une odeur de tisane aux bleuets. La jeune femme vient à ma rencontre. Je la distingue mal, car la lanterne qu’elle tient devant elle cache son visage. Elle me tend une tasse et me regarde de ses yeux rouge écarlate. Comme si elle avait combattu le sommeil toute sa vie. La lumière qui émane de son corps m’apaise. Je suis devant la femme esprit. Nos âmes sont une en face de l’autre et se parlent. Ce n’est pas toi. C’est elle que je vois. C’est à elle que tu m’as conduit. Elle me tend la main pour que je la suive n’importe où. Comme nous. La tisane a le même goût que la tienne, mais c’est la sienne. Celle qui empêche de dormir, j’espère.

Ce texte s'est mérité la mention «coup de coeur» du jury

Ce texte s’est mérité la mention «coup de coeur» du jury

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