Le petit monde de Blob – Federico Lucchi

Ce texte s'est mérité la mention «coup de coeur» du jury

Ce texte s’est mérité la mention «coup de coeur» du jury

 

Blob fit un petit saut et s’agrippa à la couverture d’un très vieux dictionnaire qui ornait le dessus d’une pile de gros livres poussiéreux. Après d’être hissé au sommet de cette jolie plateforme, il essuya la buée d’un des épais carreaux d’une énorme fenêtre qui montait jusqu’au plafond de la pièce et y écrasa son nez pour regarder au-dehors. Bien qu’il n’était pas bien tard, la lumière était pauvre et froide, laissant dans l’ombre les ruelles et les porches d’entrée. Quelques fenêtres, ici et là, s’éclairaient de la faible mais chaude lumière des chandelles.

Dans la rue, il pleuvait. Ça faisait quelques jours déjà qu’il pleuvait abondamment et pour Blob, cela paraissait une éternité! Il faut comprendre que pour lui tout était plus grand, tout durait plus longtemps et surtout, tout était plus intéressant. Le simple dictionnaire sur lequel il se tenait sur le bout des orteils pour réussir à rejoindre la fenêtre représentait pour lui des journées entières de lecture profonde. Pas une lecture profonde comme nous la connaissons où, malgré le réalisme de l’histoire et le talent de l’auteur, nous restons toujours au moins un peu conscients de ce que nous appelons la « réalité ». Non, quand Blob lisait, il s’immergeait complètement, corps et âme, comme dans une transe d’où seul un puissant magicien pouvait le sortir. Et ce puissant magicien, en général, c’était la dernière page du livre. Et heureusement, Blob pouvait manger énormément en un seul repas malgré sa petite hauteur : quand il ouvrait un livre, il pouvait y passer même une semaine.

Blob passa presqu’une heure complète devant la fenêtre malgré ses chevilles fatiguées et son nez gelé à force de l’aplatir contre le verre froid. Tout lui semblait merveilleux à l’extérieur: les ruisseaux d’eau qui longeaient les trottoirs; les petites cataractes qui tombaient des gouttières endommagées aux coins de rues; les quelques chats contraints à rester sous le porche d’une maison ou sur le rebord d’une fenêtre à contempler, comme lui, la chute de cette pluie froide et désolante. Quand il quitta enfin cette grande fenêtre, c’était parce que des pas approchaient. C’était la démarche tranquille du bibliothécaire que Blob voyait souvent, mais il ne fallait surtout pas que le bibliothécaire, lui, voie Blob. Il ne savait pas vraiment pourquoi, mais sa mère lui répétait toujours qu’il ne devait jamais être vu par un être humain. Il conversait souvent avec des chats, des souris et même des oiseaux, mais dès qu’un homme approchait, Blob disparaissait habilement. Il connaissait tous les coins, recoins et passages oubliés de cette vieille et grande bibliothèque comme sa poche, et disparaitre sans bruit ni traces était devenu une habitude. Il se faufila donc entre deux livres de l’étagère inférieure, et rendu derrière la rangée de vieux manuscrits, il disparut dans un ancien tunnel de rats qui menait dans la pièce voisine. Là, il poussa un gros livre et le replaça, après être sorti par l’ouverture. Il escalada rapidement le meuble en utilisant les étagères comme échelons et entra dans le mur par une large fissure près du plafond, causée par l’âge millénaire de l’édifice.

Cette fissure était l’entrée secrète de son petit chez-soi. Pas exactement secrète puisque toutes les souris du quartier la connaissaient, mais aucun homme se doutait que derrière cette fissure habitait un des nombreux lutins de bibliothèque qui peuplent cette terre. Il est important de savoir qu’un lutin de bibliothèque ne quittera jamais sa bibliothèque, même pas pour cinq minutes. Il y naît et y vivra toute sa vie. Sa vie y est liée, et tant qu’elle existe, il vit. S’il devait advenir que la bibliothèque soit démolie par une catastrophe naturelle ou par la main de l’homme, le lutin disparaîtrait avec elle. Mais cette pensée ne troublait jamais Blobarutelegarhaenus (que je continuerai à appeler Blob, puisque même ses amis ne pouvaient prononcer son nom), car la mort n’est pas une chose effrayante ni même désagréable à ses yeux, ce n’est que la fin d’un livre: leur livre. Ils savent de toute façon qu’après un livre, il y en aura toujours un autre. C’est un fait que nous humains avons tendance à oublier.

Le lutin se glissa dans sa minuscule cuisine et alluma un petit lampion en guise de feu. Il se prépara un copieux repas avec du pain, quelques fèves et du fromage (il adorait le fromage presqu’autant que les livres). Il mangeait toujours ce que les souris lui apportaient. Il éteignit le lampion car comme les chats, les lutins de bibliothèque voient aussi bien dans le noir presqu’absolu que dans la lumière du jour. Ensuite Blob tira sa petite chaise et s’assit à table. Après avoir mangé son petit festin avec goût, il s’alluma une pipe en terre cuite avec du tabac noir. La pipe était si longue que la tête posait sur le sol et Blob devait tendre son bras de toute sa longueur pour arriver à tenir l’allumette dans le fourneau, tout en tirant la fumée par bouffées courtes et rapides. Avant que mes lecteurs ennemis du tabac s’enflamment, je tiens à rappeler que la pipe doit être fumée en n’aspirant la fumée que dans la bouche, ce qui est donc sans aucun danger pour les poumons. Blob ne s’en souciait guère de toute manière, il fumait la pipe depuis des centaines d’années et n’y avait jamais trouvé d’inconvénient, sans compter que la bibliothèque ne possédait heureusement aucune oeuvre de médecine.

Il passait souvent de longues heures à fumer lorsqu’il était obligé de rester dans sa demeure à cause de la présence d’un humain dans la pièce où aboutissait son entrée. Il ne pouvait pas lire naturellement, puisqu’il n’y avait pas assez de place pour poser un livre et tourner les pages confortablement. Il n’était vraiment pas difficile sur le choix du tabac, il fumait toujours ce que les souris lui amenaient. Ce n’était pas un échange de services, c’était simplement le devoir de Blob de rester toujours dans sa bibliothèque, et le devoir des souris de s’occuper de lui apporter ce dont il avait besoin. Une autre leçon pour nous humains qui faisons rarement quelque chose sans retour. Je pourrais continuer mon récit pendant des heures, mais je finirais par me répéter énormément, car la vie de Blob pourrait nous sembler des plus ennuyantes. Depuis des centaines d’années, il mangeait toujours les mêmes choses, lisait et relisait toujours les mêmes livres, ne sortait jamais de cette grande bibliothèque qui constituait tout son monde, tandis que tout ce qu’il voyait dans la rue par les carreaux des grandes fenêtres était féerique et complètement mystérieux pour lui. Il conversait un peu avec les souris et chats du quartier quand il les croisait, ce qui n’arrivait pas souvent. Mais il vivait. Blob était tranquille, sans dettes ni tracas, sans ennemis ni amis trop chers, ses lointains souvenirs lui revenaient toujours avec un plaisir doux et sucré mais sans aucun regret. Il était heureux et tant que la bibliothèque existait, rien ne pouvait briser son petit monde.

C’est peut-être la plus grande leçon que nous devrions prendre des lutins de bibliothèques. Le bonheur ne provient pas des richesses, de l’abondance ni du pouvoir. Il faut savoir rester simple, se contenter de peu et toujours garder l’esprit tranquille, sans soucis. J’espère aussi qu’après ce récit vous serez plus indulgents envers les souris car si vous les tuez toutes, qui s’occupera de nourrir et vêtir le lutin de bibliothèque?

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