La complainte du coureur – Charles Prud’homme

Je cours,  je cours
c’est bien connu
on me dit souvent :
toi, le joggeur
tu cours tout le temps.

Ce n’est pas d’hier
on m’a dit
que même le jour de ma naissance
j’ai fait courir l’urgence
pour me circoncire.

la première année de ma vie
ma famille a dû courir me protéger
au Lac Simard
comme tout le Rang Neuf de Laforce
qui courait
comme des bêtes affolées
devant un feu de forêt.

Moi, je cours tout au long de la semaine
et quant arrive le week-end,
je cours perdre mon temps.

Mais surtout
je cours après la vie
qui se fout de mes rêves
mais me sourit pourtant
d’une drôle de façon

On m’a dit que bébé,
je ne me faisais pas prier
pour courir au sein de ma mère
et que plus tard
je courais les biberons
à longueur de journée.

Déjà qu’à un an,
je courais autour des chaises
tout croche
après la queue du chat.

Enfant,  on a dit que je courrais
tout le temps
à pousser mes frères et sœurs
pour être le plus près
de la jupe de maman.

De sept à douze ans
j’ai couru la mode locale
dans ce temps-là, à Laforce,
tout le monde courait
à la messe à tous les matins.

Vers l’âge de treize ans
j’ai couru après mes premiers
poils au menton
Après, j’ai couru longtemps
à me gratter le visage
plein de boutons.

Jeune homme,  je courais
en joualvert
pour être vivant

C’était le bon temps
où nous courions
à la chasse aux lièvres
et nous courions encore plus vite
pour faire les beaux devant
les filles du coin.

Je me souviens
que je courais pas mal fort
pour me faire accroire
que j’étais la vedette
dans mon équipe de baseball.

Adolescent,
j’ai couru à ma première bière,
aux soirées de danse chez Péloquin
j’ai couru à mon premier slow
aux rêves interdits
mais bien vite
j’ai couru à
ma première peine d’amour.

 

À vingt ans
j’ai connu ce que c’était
de courir me péter le nez
à rechercher des jobs
qui ne voulaient pas de moé.

paqueté de bières
et de désillusions
j’ai couru les expériences
qui ont fait de moi un homme.
je me croyais plus smart
que la vie et

Dès mes premières payes
je me suis précipité
pour acheter mon premier char
pour pouvoir passer de longues nuits
au parking du Vieux Fort
voir briller les étoiles
dans les yeux des filles
qui rêvaient comme moi
de changer le monde
en hurlant nos amours
au clair de lune.

À trente ans
j’ai couru pour l’avenir,
j’me suis marié
j’ai couru après des flots
pis pour un toit bien à moé

À quarante ans,
j’ai couru dans le vide
sans jamais retrouver
les anciens copains et
j’ai couru souvent me faire dire
que je n’étais pas en santé
par les charlatans de pilules
et de programmes miracles
qui eux étaient pressés en crime
de ramasser le pognon.

À cinquante ans,
j’ai couru pour me retrouver
et j’ai couru partout
où la vie voulait ben de moé.

Pour un autre dix ans,
il me fallait courir fort
pour un jour pouvoir
courir me reposer.

À soixante ans,
je cours à la retraite
au doux calme du foyer.
Mais il me faut courir vite
si je veux pas m’empêtrer
dans la brume d’un Alzheimer
qui court depuis longtemps
qui court aussi vite que moé.

À soixante-dix ans,
je cours
je cours
je suis si pressé
il y a la mort
qui court plus vite que moé.

 

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