Le drame – Jean-Pierre Robichaud

Après avoir freiné brusquement devant la cour, Euzèbe s’éjecta de son vieux Plymouth 1942 et, dans sa précipitation, omit d’en refermer la portière malgré le froid intense. Il dévala la descente qui menait à la maison de Wilfrid et grimpa prestement l’escalier de la galerie. Il ouvrit la porte, comme un coup de vent, sans frapper.

Il avait une figure de sinistré. « Le feu! », siffla-t-il du fond de la gorge, tout essoufflé. « Frid, y a le feu en face… » Il ressortit sans refermer la porte. Après un instant de stupeur, Wilfrid se leva d’un bond et se précipita à la fenêtre qui donnait chez son frère. Un épais givre collé à la vitre masquait la vue de la maison. Il marcha à longues enjambées vers la porte, toujours ouverte, par laquelle s’engouffrait un nuage blanc. Il attrapa sa veste de lainage au passage et sortit en courant. Il dégringola les escaliers. Sa femme Marie le suivit sur la galerie, suivie de son fils ainé Ulric, agé de douze ans.  Elle fut d’abord pétrifiée par ce qu’elle vit, ses jambes flageolèrent. La maison de sa sœur, qui abritait aussi neuf enfants, crachait une épaisse fumée noire. Son estomac se révulsa et elle faillit vomir. Elle avait toujours entretenu une crainte viscérale du feu. Ces maisons de colonies pouvaient flamber comme une boîte d’allumettes, disait-on. Elle vit Euzèbe, ses courtes jambes tordues transportant son corps aussi vite qu’elles le pouvaient. Il contournait déjà la maison. Elle reconnut aussi son jeune frère s’affairant derrière, du côté de la chambre des maîtres. Puis, à droite de la maison, elle crut apercevoir deux têtes émergeant du banc de neige monté par la déneigeuse. Les enfants sont sortis, reprit-elle espoir. Elle commença à prier.  

Soudain, un cri déchirant, un cri primal, qui refuse de mourir, qui veut fuir la mort à toutes jambes, perça les murs et alla s’étouffer là où la fumée se mêlait déjà aux nuages. Une langue de feu lécha le cœur de Marie et sa poitrine s’enflamma. Appuyée à la rampe pour ne pas s’écrouler, elle vit son mari qui, à l’aide d’un madrier, fracassait la fenêtre d’où provenait l’appel de détresse. La flamme, étouffée à l’intérieur, s’engouffra rageusement par l’ouverture. Elle lécha le visage de Wilfrid, rôtissant ses poils au passage. Le feu grimpa le long du mur extérieur, jusqu’aux corniches. Marie vit son mari qui tenta un bras à l’intérieur, par-dessus le rebord de la fenêtre. Il dut le retirer aussitôt : le feu avait pris à sa manche. Il cala son bras dans la neige pour éteindre la flamme. C’en est fait, tenta de s’avouer Marie. Elle respirait à peine. La maison était décomptée. En pleurant, elle se mit à prier de plus belle et, ses jambes ne la portant plus, elle rentra en titubant. Elle refusait toujours d’imaginer qu’il y ait des victimes. Ils ont sûrement eu le temps de sortir. Mais son intuition lui disait qu’un drame était en train de se produire. Elle s’échoua sur une chaise au bout de la table, dos au mur. Sa tête s’écroula sur ses avant-bras et elle demeura prostrée, son corps agité par des vagues gémissantes, sa bouche pleurant des prières inutiles. 

*

Ulric resta pantois devant le panache noir surgissant du pignon de la maison et roulant très haut dans le ciel. Un frisson le parcourût en entendant le cri dément que les murs étouffèrent aussitôt. Il crut reconnaitre la voix d’une de ses cousines, d’un an sa cadette. Il l’imagina courant vers une fenêtre indiquant l’issue de la fournaise. Son père Wilfrid dut aussi entendre le cri car il accourut sous la fenêtre. Ulric le vit saisir un madrier et en asséner un coup à travers l’ouverture. Le verre se fracassa, projetant ses éclats au visage de Wilfrid. À cet instant, la flamme s’engouffra par l’ouverture et s’en prit à son père en l’enveloppant. Il dut vivement reculer. Ulric le vit se rapprocher à nouveau et, s’accroupissant, il passa un bras à l’intérieur, fouillant à l’aveugle. Il dut aussitôt le ressortir car la manche se consumait. Il planta son bras dans la neige qui siffla sous l’effet de la chaleur. Se ressaisissant, Ulric rentra, chaussa ses bottes, attrapa son manteau et sa tuque. Puis il courut rejoindre son père. Les deux manches de sa veste étaient en lambeaux.

*

Wilfrid se rendit rapidement à l’évidence. Les flammes jaillissaient maintenant par toutes les ouvertures. À sa droite, Euzèbe était immobile et observait le brasier, la bouche entrouverte. Une solution de dernier recours vint à l’esprit de Wilfrid. « Euzèbe, saute dans ton char pis va chercher d’l’aide chez l’père Dollard! », cria-t-il à l’autre. « Qu’y emmène les pompes à feu! » Euzèbe s’engouffra dans son taxi, dont le moteur tournait toujours. Il démarra en patinant dans la neige, puis s’élança sur la route. Wilfrid rejoignit ses deux nièces en bordure du chemin. Elles étaient les seules qui avaient miraculeusement pu s’échapper du brasier. Complètement affolées, sans manteau ni bottes, les pauvres pleuraient à se fendre l’âme, réclamant leur mère.  

*

Le jour tassait lentement la nuit. L’air s’était adouci, comme si le bûcher de la veille l’avait tiédi. Le ciel était couleur de cendre et écrasait au sol des relents de chair rôtie. Une ombre rôdait autour du trou fumant. Wilfrid n’avait pas dormi. Son dos voûté semblait porter tout le poids de cette hécatombe. Il avait erré toute la nuit entre sa maison, tentant de réconforter sa femme, et le lieu du sinistre où, se faisait-il accroire, une main pouvait tout-à-coup surgir des cendres brûlantes.  Des voisins s’emmenaient lentement, sans conviction. Ils avaient des visages cadavériques, des airs de déterrés. Chacun savait bien qu’il restait un sale boulot à accomplir: sortir les corps calcinés des ruines. Aucun n’en avait envie. Un lourd silence s’installa dans le groupe. Une odeur de chair calcinée tapissait leur palais, comme de la graisse de porc figée.   

Marie s’éveilla en sursaut. Ou plutôt sortit de sa torpeur, car elle n’avait point dormi ni bougé du bout de la table où elle s’était affaissée la veille. Elle avait pleuré toute la nuit. La mort rôdait, Marie la sentait, à commencer par la sienne qu’elle avait, dans son désespoir, appelée à quelques occasions au cours de la nuit. Mais on martelait violemment dans son ventre. Le petit qui y gîtait regimbait et manifestait, lui, son désir de vivre. Cette réalité, bien vivante celle-là,  frappa, comme le ressac d’une vague, celle du drame de la veille. La vie et la mort s’affrontaient en Marie. Elle, si croyante, en avait soudain après Dieu. Que vaut la vie qu’on met au monde, s’Il se permet de vous l’arracher dans des circonstances aussi cruelles? À ce moment, elle souhaita que ce petit être ne voie jamais le jour. Il y avait sûrement des moyens pour y arriver. Mais l’autre rua de plus belle. Marie mit ses deux mains sur son ventre gonflé comme une outre et y sentit les protubérances que les petits pieds du turbulent y imprimaient. Au même instant, elle aperçut Ulric, son aîné, qui arrivait de l’étage, suivi de quelques autres de ses marmots dans l’escalier. Du coup, son instinct de mère reprit le dessus. Il faut que je me ressaisisse. Mais elle ne se sentait même pas la force de se lever. Quand ses deux nièces survivantes apparurent au pied de l’escalier, le malheur qui les frappait lui apparut dans toute son ampleur. Les petites réclamaient leur mère.  Marie les serra fort, presqu’à les étouffer. Il devint clair dans son esprit que, dorénavant, ce serait elle qui serait leur maman. Elle eut la force de se lever et, les jambes ankylosées, marcha en chaloupant vers le poêle, son gros ventre la réduisant à se déplacer avec un dandinement dépourvu de dignité. À l’aide du tisonnier, elle brassa les braises et les alimenta avec une bûche. Elle s’apprêta à faire manger la marmaille.         

De l’autre côté de la route, un silence mortuaire régnait. Les décombres exhalaient une intolérable odeur de chair calcinée. Quelques braves, le visage enveloppé dans un foulard, s’affairaient, à l’aide de crochets et de gaffes, à racler minutieusement les décombres. Il allait bien falloir sortir ces sept corps, et leur offrir une sépulture digne du funeste coup du destin qui les avait frappés. Wilfrid avait, contre son gré, pris le contrôle des opérations. Il ne disait mot. Il ne les trouvait plus. Il aurait voulu être loin de tout ça, mais il se convainquait qu’il se devait de terminer le sale boulot. Il était harassé, la tête lui tournait et la puanteur du bûcher lui soulevait le cœur. Il ne faisait que des signes, de la main ou du menton.  Les premiers corps, noircis, torturés, rabougris, apparurent sous les gaffes qui fouillaient les cendres. Des yeux s’embuèrent. Certains vomirent. Tous se regardèrent, par en dessous, les yeux fuyants, ne sachant plus que faire. Comment sortir ces corps de là tout en préservant leur dignité? Ils attendaient un signe.  Wilfrid surmonta son dégoût, ramassa une fourche et s’approcha du bord du solage. Il avança la fourche, hésita un instant, puis, fermant les yeux, la planta dans un premier corps. Une douleur lui transperça les entrailles. Il eut l’impression d’assassiner ce corps. Un flot de larmes l’aveugla quand il tira la masse difforme par-dessus le rebord du solage et qu’il la déposa sur la neige noircie par les cendres. Plusieurs reculèrent devant le corps calciné. Une autre douleur lacéra Wilfrid quand il retira la fourche du cadavre. Il la sentit qui sortait de son propre corps, en tirant avec elle des lambeaux de sa chair. En laissant échapper un cri rauque, il  planta violemment la fourche dans la neige et s’éloigna en titubant et en vomissant. Le geste de Wilfrid en hasarda d’autres, qui saisirent fourches et gaffes. La répugnante besogne s’accomplit très vite, tous souhaitant en finir rapidement. Au fur et à mesure que les corps se retrouvaient sur la neige, d’autres les couvraient rapidement de toiles de caoutchouc, les enroulaient autour et transportaient ces restes sur un camion stationné tout près. 

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7 réflexions sur “Le drame – Jean-Pierre Robichaud

  1. Où est la suite? L’auteur de ce texte a une très jolie plume pour décrire le désespoir… Je reste sur mon appétit, j’en aurais pris quelques chapitres encore! :)

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  2. Merci Jean-Pierre. Gaétane du Salon du Livre à Amos où je t’ai rencontré via mon frère Rémy Fortier ton copain golfeur. Tout d’abord j’ai très apprécié ton style littéraire qui me semble particulierement très imagé, réaliste avec une teinte de poésie à la fois, si je peux m’exprimer ainsi. Ensuite, je dois souligner ton courage pour faire revivre en mémoire une telle tragédie après tant et tant de temps. Bravo. Je me souviens de cette époque de désolation où les gens n’avaient que la pauvreté en partage et la prière comme consolation.

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    • Merci beaucoup Gaétane pour ton commentaire. Je l’ai lu très en retard. Heureux que ça t’aie touché. Au plaisir!

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  3. Je suis de Sainte-Gertrude. J’avais 13 ans. Je me souviens. Je suis amie, aujourd’hui, avec Louise et Johanne.

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