Hold-up au dep – Frédérik Fournier

Gilles est pris dans son dépanneur. Il est encerclé par deux gars en tuque-cagoule qui le regardent l’air de dire: « si tu veux pas qu’on te décriss la face, file doux pis ship-nous les bidous! »

*

Voyons don, que tu braques le dépanneur Gilles Valiquette! J’ai 65 ans pis je vis à St-Édouard de Fabre. J’ai jamais voulu de mal à personne. Je vends des liqueurs pis des cannes de manger à chat. Tu veux que je le fasse où, mon argent? Le grand chauve me regarde, se prend un casse-gueule dans mon pot à bonbons pis me pointe son gun direct entre les deux yeux. J’espère qu’il s’attend pas à sortir d’icitte avec 30 000 piasses parce qu’il va être déçu… Les jambes me fléchissent, mais je me laisserai pas niaiser de même. J’essaye de voir si je reconnaîtrais pas la face du jeune de la grande Bérubé, ou le petit criss de Rosanne Poitras. Non, j’ai jamais vu des gars aussi armoires à glace que celle que j’ai dehors.  Qu’est-ce que je suis supposé faire dans ce temps-là? C’est pas des affaires qui arrivent à Fabre, ça! Le colosse masqué se sert dans le comptoir à crème glacée et se prend deux Drumstick en me regardant pis en souriant. Pis l’autre a toujours son gun collé dans mon front.

C’est mon premier hold-up en 34 ans, pis j’ai l’impression que ça va aussi être mon dernier. Je m’étais jamais imaginé mourir entre un Bingo pis un Gagnant à vie. Je les trust pas ces bâtards-là! Je suis en train de mettre mes derniers 25 cennes dans le sac quand tout à coup j’entends la cloche du dépanneur sonner. Le gun pointe maintenant vers ma femme. Ma femme!

Si je garde pas mon calme, on risque d’y passer. Les deux gorilles l’emmènent entre les rangées de gâteaux Vachon. Ma Clotilde est en larmes et supplie sans arrêt de pouvoir garder la vie. Voyons dont, je peux pas concevoir que je suis en train de vivre cet osti de moment-là! Ça m’était jamais venu à l’idée que mon petit dépanneur, dans le plus petit des villages du Témiscamingue, puisse se faire braquer par des cagoules! Y’a pu une colisse de cenne dans caisse… Ma femme est prise en otage et risque de se faire tirer dessus à tout moment.

POW!  Un des colosses tombe raide mort dans les boîtes de Jos Louis.

Clotilde se penche et s’empare du gun en le pointant sur le front de son acolyte. L’autre cagoulé se sauve dans le backstore. On entend la cloche sonner. Le moindre bruit nous fait sursauter, ma femme pis moé. Fernand Fortin, le voisin, entre et crie: «Pis! Y’est-tu mort? » Il vient d’abattre un gorille et vient admirer son trophée. Je vais retrouver Clotilde et la prend dans mes bras comme si on se retrouvait après dix ans. Fernand donne deux trois coup de pieds sur sa bête pour voir si elle est bien morte et prend le sac d’argent pour me le remettre. Fernand Fortin! Qui aurait cru que ce serait lui qui me sauverait de cette situation! Le monde du village a peur de lui parce qu’il va tirer du gun dans la cour de la dompe. J’y dois mon dépanneur asteure. J’ai pas les mots pour y dire comment on le remercie. J’y ai offert la moitié de l’argent de ma caisse, mais il a refusé. Il m’a dealé un cartoon de Macdonald par semaine. Si c’est juste ça que ça prend pour y faire plaisir! Mais astheure, faut se débarrasser du gorille. Fernand me dit qu’il s’en allait justement dans le chemin de la dompe essayer son nouveau pétard. Clotilde enveloppe le gorille dans des couvertes qu’elle a tissées au métier, pis moé pis Fernand on le garroche dans la boîte du pick up. Pis le dépanneur Gilles Valiquette continue de vendre ses casse-gueule et ses cannes à chats, en gardant en arrière d’la caisse le petit fusil que Fernand lui a passé, juste au cas-où!

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